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HAKIMA EL DJOUDIHAKIMA_EL_DJOUDI.html

De vidéos en performances en passant par l’installation, Hakima El Djoudi a une pratique riche et multiple. Au fil de ses résidences, de Séoul à Istanbul, l’artiste collecte les billets de banque, et compose avec eux ce qu’elle appelle une « petite armée ». En guise de sentinelles, les billets soigneusement pliés sous la forme d’une chemise. Elle fiche aujourd’hui cette armée de l’ombre en parades sur des socles après les avoir longtemps exposés sous cadre. Des œuvres que certains « n’osent pas même toucher des yeux », tellement l’argent demeure sacré. Son rêve ? En faire le corpus le plus complet possible, répertoire cartographique du monde tel que la finance le construit. « Un regard sur l’uniforme et l’uniformisation, plutôt qu’un discours sur le pouvoir, les pouvoirs ». D’Hakima El Djoudi, le monde de l’art connaît surtout cette pièce. Mais l’artiste a produit un corpus d’oeuvres bien plus large, essentiellement dans le domaine de la vidéo. Elle travaille notamment à partir de photogrammes soigneusement extraits de grands films noirs américains, où elle va chercher systématiquement l’image d’enseignes clignotantes, qui écrivent Paradise, ou The World is yours. Elle les arrête, puis « les réactive, les réanime, par le biais du montage ». Projetés sur un immeuble, ces clichés prennent une toute autre valeur : ils rivalisent à nouveau avec les signes de la ville, mais ne vendent rien, que leur propre mystère. Même sentiment d’étrangeté dans une série de courtes vidéos qui jouent d’une simple image, la faisant se heurter en boucle, sur fond de musique. Résultat : des anti-vidéo-clip, pleins d’une mélancolie sans gravité. Dans L’ennui au bout des lèvres, une reprise de Mon amie la rose de Natacha Atlas accompagne la vue, prise d’un train, d’un paysage urbain, noyé dans l’obscurité ou le trop de lumière poussiéreuse. Alors que le chant nous emmène toujours plus loin, l’image stagne irrémédiablement, revenant toutes les dix secondes à ses débuts. Le spectateur pénètre dans une « entre-image », dans la matière même du film, tiraillé entre ces deux temps. On retrouve cette sensation de vertige dans Land Over, dont l’image juxtapose le mouvement d’une voiture qui avance dans la nuit sur une route à des lumières de parking tournant en rond. La vidéo Bruissement amer obéit au même principe, mais c’est cette fois une femme vue de dos qui s’offre et/ou se dérobe à notre regard. Dans son usage de la musique de variété, c’est une sorte de « frivolité profonde, lourde » qu’Hakima El Djoudi dit rechercher. Une bonne définition de son art qui fait sourdre l’émotion du cliché, joue la naïveté pour susciter le trouble.


Texte: Emmanuelle Lequeux








La petite armée


Dans ce travail, Hakima El Djoudi joue avec les paradoxes que supposent les différents niveaux de lecture de son oeuvre. (…) Si Hakima utilise des billets, elle propose de les voir à lʼinstar des autres matériaux puisque la monnaie fiduciaire nʼa pas de valeur intrinsèque. Pourtant elle a vu sʼinstaller au cours de sa recherche de matière première un paradoxe construit sur le modèle du syllogisme (ce qui est rare est cher ; ce qui est bon marché est rare donc ce qui est bon marché est cher). Les billets dont la valeur dʼéchange sur le marché est la plus faible ont ainsi été parmi les plus difficiles à se procurer: cʼest tout le paradoxe du papier monnaie comme matériau. Quoiquʼil en soit, la monnaie demeure un symbole de la puissance dʼun Etat.

A cette évocation de la puissance dominatrice de lʼargent répond une autre image obsédante dès lors que nous lions le titre de lʼoeuvre aux chemises soigneusement pliées.

Armée + chemise nous renvoie aux chemises noires ou brunes. Enfin, organisée géométriquement et en nombre, la petite armée suggère les parades militaires comme expression totalitaire et manifestation de propagande. Ou quand le billet annonce le bruit des bottes. Bien loin du séduisant motif premier, Hakima nous présente des centaines de ces chemises, uniformes, identiques, organisées en escadron, petite armée immobile mais résonnante. Lʼinvasion a déjà commencé.

Texte: Yamina El Djoudi









Naked City


Les enseignes lumineuses de l’artiste Hakima El Djoudi éclairent les mots Paradise, The World is yours, ou Tudor. Pancartes cinématographiques qui s’embrasent par étincelles, cliquetis lumineux et laborieux d’un mot qui tente d’exister - notons que le mouvement d’illumination est donné par deux photogrammes. Paradise danse sur les braises du cinéma noir américain. Tudor réveille le fronton de la salle qui l’accueille. The world is yours est le mode d’emploi de tous ces éclairs de lucidité. Métalangage pendu à un crochet, ce qu’il faut comprendre dans ces mots qui vacillent devant nous c’est que l’illusion cinématographique transporte des symboles toujours irradiants.


Texte: Jean Marc Chapoulie









Quand la ville dort


Hakima El Djoudi mène une recherche artistique multiforme et met en place des passerelles entre cinéma, vidéo et installation. C’est ainsi que ses « petites armées » en billets de banque dialoguent avec une vidéo qui nous hypnotise par une danse proche de la transe, qu’une chanson de Natacha Atlas fait face au silence d’enseignes lumineuses extraites de leur contexte cinématographique.


Le programme Quand la ville dort propose un mois de suspense : quatre vidéos-enseignes, changeant chaque semaine, entre film noir de l’âge d’or hollywoodien et feuilletons illustrés dans la lignée de Fantômas. Ici, les enseignes lumineuses réanimées utilisées par Hakima El Djoudi évoquent l’attraction (Golden Rooster), la perte de soi (Good Cocktail), l’affrontement (Up side) et pour finir, l’épilogue (Britannia), dont on n’est pas sûr qu’il s’agisse d’un « happy ending »…


Texte: Daria de Beauvais