CHRISTIAN JACCARD

Energies dissipées


Artiste du processus de combustion, Christian Jaccard trouve son inspiration dans les symptômes, rêves et obsessions qu’il perçoit dans son environnement quotidien et auprès des différents corps de la nature. Du feu, noyau générateur d’énergie et de lumière, aux nœuds et entrelacs de l’origine du temps, il développe la filiation de ces processus respectifs en confrontant l’évolution de leur matérialité et de leur entropie, celle-ci trouvant ses fondations dans les symptômes, rêves et obsessions qu’il perçoit dans son environnement quotidien et auprès des différents corps des espèces du vivant.


Son art se caractérise par l’intégration de deux facteurs antinomiques dont les forces et les conséquences de leurs dynamiques compulsives président à l’invention d’une réalité singulière. Il invente en 1960/70 une mise en œuvre picturale à partir de la confection « d’outils de cordelettes nouées » empreintes sur la surface de toiles libres, parallèlement à l’appropriation du feu comme autre marqueur signifiant. Puis il effectue de manière empirique ses premières explorations de brûlage, combustions lentes et feux jaillissants inspirés des pratiques ancestrales de l’écobuage dites cultures sur brûlis. En 1973/1984, les œuvres calcinées par un outillage de combustion altèrent la couleur et affranchissent les supports. Le recouvrement de l’entrelacs proliférant et supranodal se substitue à la panoplie des nœuds instrumentés. En 1989/1990, il passe de la combustion cryptée à la pratique des brûlis associant/alternant l’ignition en expansion aux forces d’inertie du concept supranodal. Au cours de la dernière décennie, il accumule cette expérience des brûlis devenant traces d’une mémoire qui n’est en rien émotive, mais qui est orientée vers une représentation formelle évidente. Outil de pensée, outil de travail : l’ignition exhibe, dévoile les états successifs et fulgurants émanant de l’alchimie des flammes. Il interroge l’usure du temps qui ne cesse de dégrader l’événement de sa durée par délitements successifs. Les brûlis, principes actifs et les entrelacs, événements agissants, tissent leurs trames spécifiques dont les énigmes respectives se répondent en écho.


L’exposition itinérante, qui débute en juin 2011 au Domaine de Kerguéhennec et se poursuit à la Villa Tamaris de la Seyne-sur-Mer, pour aller à Soissons, Aix-en-Provence et Colmar en 2012, présente l’émancipation  des énergies dissipées depuis, en convoquant un choix d’œuvres  peu montrées ou inédites à ce jour. Leurs diverses  natures n’ont pas cessé de se développer à travers des  media et des circonstances singulières.


Les Ignigraphies ont pour trait commun de porter l’accent sur les caractéristiques du dessin dans des tableaux sur lesquels s’inscrit l’empreinte de feu. Celle-ci devient l’agent déterminant des vestiges de la combustion. L’entropie dégagée par son énergie stigmatise l’épanouissement des sédimentations. Suggérés par les « flambées » de la Bourse, les pics de combustion œuvrés majoritairement en diptyques et où l’évolution des Brûlis agit par infiltration dans la texture du support, révélant ainsi la transformation chimique de la matière et le pouvoir transcendental du feu dans la couleur. Les fluctuations de la combustion dégagent « leurs marges opérationnelles, leurs indices d’actifs et de croissance… » Puis dans Les Entrelacs 2004-2008, inspirés des gravures de nœuds sur les mégalithes de l’époque néolithique, Christian Jaccard associe dans ses œuvres la projection du concept supranodal, mise à plat et donc l’entrelacs tel que la théorie mathématique des nœuds se l’approprie aux fins de leurs mises en équation.


Le Concept supranodal est un univers dont la grande diversité se compose de proliférations noueuses. Traduction cavalière née des outils façonnés dans les années 70, le concept supranodal inspiré du monde végétal, domestique ou délibérément inventé, s’élabore collatéralement aux combustions et brûlis. Suscitant des interprétations  diverses, sa répétitivité accumulée est quelque chose d’essentiel. Elle transforme le geste primaire en volume dont les courbes ne cessent de rebondir et de se multiplier. Les questions posées au-delà du faire ont un caractère métaphorique, quelque chose qui est proche d’une irruption, d’une dispersion, d’une dissémination, d’une phagocytose, d’un état rhizomique, dont l’énergie des flux est identique à celle libérée par le feu et sa combustion.


Les Tableaux éphémères, œuvres en mouvement (films), stigmatisent les déplacements et les persistances d’un processus nomade au cours duquel la combustion du gel thermique libère ses pulvérulences par milliers et constitue progressivement une entité au sein d’une architecture. Cette prolifération s’identifie à celle du concept supranodal. Les prétextes d’une mise en « lumière » semblable à un tatouage nommé tableau éphémère sont commandés par l’état et les faits d’un environnement aux zones désertées et condamnées, il devient une métaphore des énergies du vivant. Les flammes, puis leurs fumées opaques, veulent rendre perceptible un autre paysage, un territoire mental, une intrication des flux. La construction visuelle du tableau comporte un cheminement aléatoire où les nœuds de la pensée se mêlent aux poussières résiduelles des flamboiements pour tenter de capter les vestiges hypothétiques d’énergies dissipées.